Bhumibol Adulyadej

Rei Bhumibol Adulyadej (Rama IX)



Thaïlande
Chef de l'Etat : Bhumibol Adulyadej
Premier ministre : Thaksin Shinawatra
Capitale : Bangkok
Superficie : 514 000 km2
Population (hab.) : 63,8 millions
Densité : 124 hab./km2
Monnaie : baht thaïlandais (0,01909 €)



"Le 9 juin 1946, un jeune Siamois de royal lignage, qui venait d'entreprendre des études scientifiques à l'université de Lausanne (Suisse), apprit une terrible nouvelle : à l'aube, très loin, à Bangkok, le souverain Ananda Mahidol, qui n'était rentré dans son pays que depuis six mois, venait de périr, d'un coup de feu, dans sa chambre, au coeur de palais. Un "suicide accidentel", selon la bizarre version officielle.

Bhumibol Adulyadej, frère cadet du défunt monarque, apprit l'incroyable nouvelle par sa mère, Sangwan Chookramo. Après une session d'urgence, le Parlement thaïlandais avait demandé à celle-ci de proposer le trône à son deuxième fils. "Acceptez-vous ?", lui demanda-t-elle. "J'accepte" fut la réponse. Plus tard, devenu Rama IX, neuvième représentant des Chakri, héritier d'une dynastie établie depuis bientôt deux siècles (1782) sur la rive orientale du bas fleuve Chao Phraya, il expliquera qu'il avait pris sa décision "en citoyen thaï, à qui le peuple thaï demandait d'accepter cette charge". Etonnant "citoyen".

Il est né aux Etats-Unis, à Cambridge (Massachusetts), le 5 décembre 1927. Le royaume s'appelait encore le Siam - le nom changera en 1939, lors d'une poussée de fièvre nationaliste des Thaïs. Il deviendra donc souverain de la "Thaïlande". "Accepter", en 1946, c'était hériter d'une saga familiale. Sa mère symbolisa le XXe siècle : née en 1900, morte en 1999, elle était la fille du plus vénéré des souverains, Chulalongkorn, ou Rama V, véritable pionnier de la modernisation à l'occidentale du pays.

En 1946, Bhumibol n'avait que 18 ans. Il "accepta" à une condition : quatre ans d'études supplémentaires en Suisse - en droit cette fois -, pour se former à la rude tâche qui l'attendait. Il fut couronné à Bangkok le 5 mai 1950, deux ans avant Elizabeth II d'Angleterre. Aujourd'hui, alors qu'il va sur ses 79 ans, il est le monarque en exercice le plus ancien de la planète. Il est aussi, après soixante ans de règne, le détenteur du record absolu de longévité sur ce trône.

Avant même d'être fait roi, son nom n'était pas facile à porter : Bhumibol Adulyadej ou "Force de la terre, Pouvoir inégalé". Le rôle n'était pas évident non plus. Depuis 1932, la monarchie absolue avait été remplacée par un système parlementaire dans lequel la place du souverain était, au mieux, sujette à interprétation. Bhumibol profita de son délai de grâce pour faire adopter une Constitution plus démocratique que celle dont il devait hériter. C'était la première d'une série ininterrompue de révisions constitutionnelles - un paradoxe dans un pays où le discours public ne cesse de se référer à "LA" Constitution.

Les premières années du règne relèvent de l'image d'Epinal. Marié en 1950 à la princesse Sirikit, Bhumibol a quatre enfants, dont un héritier mâle. Il se passionne pour la photo, joue du jazz (trompette, saxophone et clarinette) et compose des mélodies. Il parcourt aussi son royaume, avec l'aide savamment utilisée de la télévision. Ses tournées en province le montrent carte et boussole en main, appareil photo en bandoulière, interrogeant inlassablement les paysans : "Quel est le nom de ce village ? Comment, il n'a pas de nom ? Je vais lui donner un nom !" Définir sur le terrain un royaume géographique, alors que la guerre froide gronde en Asie, est devenu plus qu'un hobby : un métier. L'exercice n'est pas aussi simple qu'il y paraît. La culture interdit en effet au roi toute communication ordinaire, la cour employant un langage particulier, inintelligible pour le peuple.

Le jeune monarque se passionne pour tous les projets de développement rural, les infrastructures et les oeuvres caritatives. A son service, une machine politique très efficace s'est reconstituée. Petit à petit, il devient le défenseur des laissés-pour-compte, des petites gens dont se moque bien la classe politico-affairiste à dominante militaire qui règne sur les affaires nationales à Bangkok et tente de profiter de l'alliance, scellée par traité avec les Etats-Unis.

Mais la politique ne se fait pas que dans les hameaux. Dès 1957, Bhumibol bouscule le cortège obséquieux du Palais pour mettre la patte sur les affaires nationales, dont il n'est pas censé s'occuper. Le maréchal-dictateur Phibun Songkhram organise alors les cérémonies pour célébrer les 2 500 ans du bouddhisme. Rama IX refuse de s'y associer.

En 1971, alors que la Thaïlande sert de base arrière aux Etats-Unis dans la guerre du Vietnam, les maréchaux Thanom et Prapass font à leur tour l'expérience de son caractère. En 1973, il offre refuge dans son palais aux étudiants qui fuient la répression militaire. Lorsqu'en 1976 le maréchal Thanom supervise une boucherie sur les campus universitaires, Bhumibol prend fait et cause pour les étudiants et syndicalistes poursuivis.

A chaque fois que militaires et politiciens civils échouent à s'entendre sur le partage des responsabilités (et souvent des prébendes), et que la cohésion nationale est menacée, Rama IX intervient à sa façon feutrée, un peu amidonnée mais néanmoins énergique. Dès lors, c'est une véritable adulation que son peuple nourrit pour lui. Pas un bureau public ou même privé sans son portrait. Pas une ligne de presse susceptible de porter offense à la famille royale.

Dans les années 1980, Rama IX parvient à mettre fin à une insurrection communiste, teintée par endroits d'islamisme, en s'appuyant sur un général de haute valeur politique, Prem Tinsulanonda. Puis, en 1997, il préside à une nouvelle révision de la Constitution qui fait de lui non plus "le protecteur du bouddhisme", mais "un bouddhiste protecteur des religions" pour tenir compte des minorités confessionnelles, en particulier les musulmans du Sud.

Lors de la dernière crise politique, Bhumibol Adulyadej a donné une nouvelle fois la mesure de son franc-parler. Aux magistrats chargés de statuer sur la régularité du scrutin législatif du 2 avril, le souverain a montré la voie : "Il faut l'invalider, ou alors démissionner de vos fonctions". Les juges choisirent la première option. Contesté, le chef du gouvernement, Thaksin Shinawatra, avait tenté de se réfugier sous l'ombrelle royale en accusant ses détracteurs de "critiquer le roi". Le monarque avait rétorqué, d'une phrase assassine : "Prétendre qu'on ne saurait critiquer le roi est une insulte à la monarchie. Le roi lui-même souhaiterait entendre plus souvent des critiques"..."

Francis Deron
Le Monde. Article paru dans l'édition du 07.06.06

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